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31.03.2008
Au delà de la haine
Le 13 septembre 2002, trois jeunes garçons, dont un mineur, agressent François Chenu, 30 ans, dans le parc Léo Lagrange à Reims.
Ils lui écrasent le visage à coups de rangers et jettent son corps dans un lac.
Il sera retrouvé mort deux jours plus tard.
Leur procès eut lieu en octobre 2004.
Il révéla que les trois jeunes appartenaient au mouvement d'extrême droite dirigé par Bruno Mégret, le MNR, et qu'ils avaient agressé François Chenu parce qu'il était homosexuel.
Depuis ce jour de septembre 2002, une famille se bat pour mettre un peu de raison et de cohérence dans ce drame.
Jean-Paul et Marie-Cécile Chenu, les parents de François, racontent ce combat contre l'absurde et la mort dans le documentaire d'Olivier Meyrou, "Au-delà de la haine".
Le témoignage de ses parents est tout simplement celui d'une lutte pour la vie, avec les moyens qui sont à leur portée : l'écoute, l'intelligence, l'expérience vécue pendant des décennies sur les fractures de notre société, dans des engagements associatifs et religieux.
«Ce film s'est construit par étapes, explique Olivier Meyrou.
Au tout début, il y a une commande de France 5 sur l'homophobie.
Puis le projet s'est élargi à la question de l'intolérance.
Mais il ne fallait pas que ce soit un film anxiogène de plus.
Je ne voulais pas m'adresser aux tripes des spectateurs, mais à leur raison.»
Le contact avec la famille Chenu se fera d'abord par le biais de leur avocate.
«Nous étions méfiants, raconte Jean-Paul Chenu. Non pas vis-à-vis de lui, mais des médias en général.
Cinq jours après la mort de François, un journal local avait titré “Le meurtre d'un homo”.
C'était une façon de réduire François à cette identité, et de satisfaire ainsi les meurtriers puisque c'était ce qu'ils pensaient : François, pour eux, n'était qu'un homosexuel.»
Olivier Meyrou leur propose de visionner ses précédents documentaires.
La confiance s'installe.
«Il y a quelque chose d'obscène à voir une famille dans le deuil pour lui demander d'être le sujet d'un film, reconnaît le réalisateur. Nous avons donc longuement discuté pour être parfaitement d'accord sur l'objectif du film.
Le tournage a duré deux ans et demi durant lesquels nous n'avons filmé que dix-sept heures, c'est très peu.
Et pour chaque plan, je leur expliquais comment il viendrait dans le film et l'effet qu'il pourrait produire sur les spectateurs.
Nous avons vraiment fait le film ensemble.»
Toutes ces précautions ont même permis au couple d'avancer dans la préparation du procès.
«Au début, madame Chenu était animée par un sentiment de vengeance, et c'est normal. Une mère qui perd un enfant est touchée dans sa chair, il y a quelque chose d'impossible à raisonner.
Alors, c'est le père qui a décidé de réagir, pour empêcher que leur famille ne soit encore davantage détruite par ce drame.
Car ils étaient totalement perdus. Tous deux sont militants dans le secteur social et croyant.
D'un coup, toutes leurs convictions se trouvaient remises en cause.
Ils nageaient en plein néant. Se repliaient sur eux.»
Jean-Paul Chenu, éducateur social depuis trente ans, a vu ses certitudes s'effondrer : «Ces trois jeunes pouvaient être de ceux dont je m'occupe depuis des années. Comment réagir ? Que penser ? Ce fut un tremblement de terre.»
La caméra, qui arrive un an après le drame (et un an avant le procès), leur permettra de trouver des mots à mettre sur ce vertige, d'apprendre à connaître et comprendre les agresseurs.
«Olivier Meyrou nous a permis de dire les choses, explique Jean-Paul Chenu.
Il y a des proches avec lesquels il est toujours difficile de parler. Soit on nous dit que ces trois jeunes méritent la mort, ce qui est l'exact contraire de ce que l'on pense, soit la conversation nous fait revenir à ce drame et nous replonge dans la souffrance.
Il nous a fallu construire un discours qui nous permette de sortir par le haut, de ne pas nous détruire un peu plus.»
Sortir par le haut, c'est ne pas se limiter à punir et à envoyer les coupables en prison.
C'est réaliser que ces trois garçons vivaient dans un contexte social totalement délabré : chômage, absence des parents, de culture, alcoolisme, violence.
«Le MNR n'avait plus qu'à passer la voiture-balai», commente Olivier Meyrou.
Quand ils ont découvert que ces trois garçons vivaient dans un néant affectif et social, Jean-Paul et Marie-Cécile Chenu en ont tiré une leçon : le procès et la prison ne suffiront pas à les faire progresser, à leur donner un minimum d'équilibre.
La société étant incapable de les prendre en charge.
Alors, ils pouvaient, eux, faire un geste.
Par fidélité à leurs convictions et pour empêcher, peut-être, qu'ils ne recommencent.
«Ce travail ne fut pas facile, et ne sera jamais terminé, souligne Olivier Meyrou. Il y a quelque chose de cassé. Je les voyais au quotidien tenter de retisser des liens, en discutant avec leurs proches, le juge et les avocats des deux parties, en faisant émerger l'humanité qui pouvait surnager dans ce drame.
Et quand je rentrais à Paris le soir, j'entendais les discours de Nicolas Sarkozy qui s'adressait, lui, aux tripes et non à la raison.
La sœur de François me disait que de telles postures qui récupèrent la souffrance des victimes pour se concentrer sur la punition étaient une insulte à tout le travail qu'ils menaient en famille depuis des mois.»
Ce que confirme son père : «Avec ses projets de lutte contre la délinquance, Nicolas Sarkozy réduit les personnes à des étiquettes, coupables ou victimes.De la même façon que certains ont parlé de notre fils uniquement à travers son homosexualité.»
Après le procès, Jean-Paul et Marie-Cécile Chenu ont écrit aux trois garçons :
«Nous décidons de vous écrire aujourd'hui, nous les parents de François. Nous ne savons pas si vous accepterez de nous lire et, surtout, de nous répondre.
Durant ces trois jours de procès, nous vous avons regardés, écoutés, nous avons essayé de décrypter votre logique de haine sans y parvenir.
Nous avons essayé de comprendre l'engrenage qui vous a fait basculer dans l'assassinat de notre fils.
François ne vous connaissait pas.
Vous ne le connaissiez pas.
Il vous a fait confiance.
Il croyait en l'homme. Quelles que soient sa couleur, ses coutumes.
Il ne vous a pas fuis.
Il vous a dit ce qu'il pensait.
Vous l'avez massacré, par peur et par haine.
Vous avez fait basculer sa vie et les vôtres.
Vous avez nié son humanité. Vous avez trahi votre propre humanité.
Lors du procès, nous avons découvert vos vies, vos familles, votre entourage.
Mais, surtout, nous avons entendu de votre part des mots indiquant nous semble-t-il que quelque chose bougeait en vous.
Sachez que malgré notre peine, notre souffrance, aucun désir de vengeance ne nous anime.
Justice a été rendue.
Il fallait qu'elle le soit.
Pour vous.
Pour vous rendre votre dignité d'êtres humains.
Dignité que vous aviez perdue en tuant François.
Nous savons qu'à votre tour vous subissez cette violence en prison, tournée contre vous.
C'est dans l'épreuve que vous allez pouvoir devenir des hommes, capables d'apprendre que le courage ne consiste pas à s'attaquer au faible, mais à se regarder en face.
Nous vous souhaitons d'essayer, et d'y parvenir.
Il est important d'aller de l'avant pour ne pas rester prisonnier de cette idéologie de mort : la haine de l'autre, différent de vous.
La lecture et la réflexion peuvent vous aider à vous en libérer.
François vous a montré le chemin.
Il a été le courage même.
Sans répondre à la violence, mais simplement en étant lui-même et en refusant l'humiliation.
Si vous le voulez, vous pouvez nous écrire, nous vous répondrons.»
Lu sur Sid'Aventures
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